Contexte – problématique

Actuellement, les professionnel.es, patient.es, citoyen.es, se trouvent confrontés à de nouvelles configurations en matière de soins de santé. Le développement de grands réseaux d’aide et de soins a envahi de manière quasi incontournable le champs social et sanitaire. Créés à coup de nouveaux décrets et projets pilotes par nos politiques publiques, ces réseaux portent, entre autres, sur la prise en charge des maladies chroniques (le projet RéLIAN, Réseau Liégeois Intégré pour une Autonomie Nouvelle, vise à travailler selon une approche différente, en collaboration avec le patient et avec tous les secteurs en lien avec les déterminants de la santé), de la santé mentale (La réforme de la santé mentale « Psy 107 »), du suivi des personnes diabétiques (Les trajets de soins ,Réseau Multidisciplinaire Local Liège)

Au sein de ces réseaux, les intervenants psycho-médico-sociaux rencontrent une population marquée par la précarisation et exprimant de multiples souffrances sociales (Loyens, 2015). Ces souffrances se manifestent la plupart du temps face à l’incohérence de certains dispositifs d’aide et de protection sociale, à la violence des conditions de vie, à l’individualisation, au conditionnement des aides sociales et au manque d’accessibilité aux soins.

Les intervenants, qu’ils appartiennent au champ de l’aide sociale ou du soin, ainsi que les patients, se retrouvent dans des configurations particulières où les frontières professionnelles des uns et des autres sont peu définies. A cela correspond une indétermination des rôles et fonctions des professionnels face aux demandes et besoins exprimés par des patients vivants des situations complexes (Thunus, Cerfontaine & Schoenaers, 2012).

De plus, un nombre croissant de patients en situation de précarité et de souffrances mentales pensent que le monde ne veut plus d’eux, qu’ils sont enfermés dans la spirale de l’exclusion, dans le doute de soi, l’incompréhension, la colère ou la mélancolie. « Qui suis-je ? Suis-je quelqu’un d’autre ? Qu’est-ce que je fous là ? Pourquoi ça m’arrive ? Qui m’aide vraiment ? Je n’y comprends rien ». Ces questions apparaissent au fil des entretiens, des rencontres à domicile, dans la salle d’attente ou entre deux rendez-vous. Les patients présentant des pathologies chroniques, de plus en plus nombreux, sont eux aussi confrontés à ces difficultés d’accompagnement et d’accessibilité aux soins.

Dans ce contexte difficile, au-delà du travail de soutien, d’accueil et d’écoute, les intervenants de la première ligne de l’aide et du soin réalisent un travail spécifique d’accompagnement des personnes en situation de précarité et de souffrances mentales. Ce travail de proximité s’exerce dans le milieu de vie et prend en charge des patients afin d’améliorer la santé et le bien-être de la population de manière globale (Jamoulle, 2004). Néanmoins, ces pratiques

psycho-médico-sociales, pourtant indispensables et identifiables, ne relevant pas nécessairement des structures hospitalières sont insuffisamment soutenues par les nouvelles réformes. Les expériences de terrain respectives des chercheuses montrent, qu’en donnant des moyens à de nouvelles formes de réseaux, les ressources existantes des milieux, des communautés ne sont pas valorisées. A l ’heure actuelle, l’implémentation des grands réseaux de soins est toujours incomplète et ne parvient pas à intégrer de manière satisfaisante ni les savoirs des bénéficiaires ni les pratiques des professionnels de la première ligne d’aide et de soins.

Il s’agit dans ces réseaux de se concerter, de se coordonner et d’y intégrer les soins au plus près des besoins de la personne au départ de son milieu de vie, l’objectif ultime étant l’amélioration de la « qualité des soins ». De nouveaux rôles, métiers et fonctions sont ainsi créés et forment une offre finalement assez diversifiée, voire spécialisée pour les patients et les professionnels de l’aide et du soin. Ces réseaux engendrent également bon nombre de nouvelles procédures, documents à remplir, données à recueillir et encoder, etc. De telles modalités engagent sur le terrain un ensemble d’intervenants pluriels amenés à redéfinir leurs « nouveaux » territoires professionnels, leurs frontières ainsi que les points de recouvrement de leurs tâches allant jusqu’à provoquer frustration et résistance (Belche, Buret & Duschesnes, 2019).

Il est également intéressant de relever que ces réseaux occultent, parfois malgré eux, une pratique d’intervention spécifique réalisée par les travailleurs de première ligne d’aide et de soins 5 ayant déjà une connaissance du terrain social, du milieu de vie, de la précarité, de la santé mentale ainsi que du travail en réseau. Au-delà des résistances, des inquiétudes et des oppositions se notent également par rapport au fonctionnement en réseau (Hoebanx, 2012). Le caractère chronophage lié au fonctionnement actuel de beaucoup de ces réseaux et l’inadéquation dans la répartition des budgets alloués entre les différentes parties prenantes du réseau constituent également autant d’arguments appuyant la nécessité de procéder à une analyse de ces pratiques.